Après un premier rêve plein d'enthousiasme, Hubert Guillaud illustre et synthétise ici des interrogations sur les excès, sur les désordres de l'identité numérique. Texte excessif ? Ne peut-on peut lire bien des rêves en creux de cette énumération de maux ?
L'identité numérique ne me fait pas rêver
Désolé. Mon identité numérique ne me fait pas rêver. A mon avis, notre identité en ligne se range dans le côté pratique de ce qu'on fait sur internet, pas dans ce qui suscite l'imaginaire.
Il faut dire que les clairs obscurs de l'identité numérique me conviennent assez, j'y fais mon chemin, j'essaye d'être le stratège des services qui me sont proposés (tout en voyant bien que les vrais stratèges ce sont eux, les services, les Google, qui me proposent des applications qui conviennent à mes besoins et à mes envies, qui me subvertissent toujours un peu plus en faisant reculer toujours un peu plus loin les parcelles d'intimité que je croyais devoir garder par-devers moi). Demain, j'ai l'impression que j'en serais forcément moins stratège, que les modalités, les traces que nous laissons vont nous recouvrir, que nous les maîtriserons toujours un peu moins, qu'elles vont laisser filer de nous toujours un peu plus, toujours un peu trop... D'autant plus que notre avidité de nouveaux services est sans fin et que notre paresse nous conduit à nous en emparer toujours un peu trop vite.
A défaut de rêve, je n'en ai pas moins quelques souhaits. Le premier pourrait être l'inaliénabilité de notre IP. Faire que notre IP ne soit plus notre identité. Que l'anonymisation soit première. Qu'on puisse être drag queen la nuit et avocat le jour, comme le dit maître Alain Bensoussan. Que notre identification ne soit plus un préalable à l'utilisation du moindre service. Que les services imaginent plutôt comment moins nous demander de données possibles que le contraire (même mon identification je n'en veux pas : pourquoi donc dois-je m'enregistrer sur 70 % des sites que j'utilise ?). Je préfère le web implicite d'Amazon (qui observe mon comportement à chaque fois que je viens sur son site et s'en sert pour raffiner et personnaliser son offre) au web monitoré de Google (qui enregistre tout de moi, même quand il n'en a pas besoin). Qu'une simple mesure de police ne puisse pas y surseoir, mais au contraire, que notre liberté soit scellée dans le flot des données. Que notre identité, accessible aux autres d'un clic, soit pour les machines, par défaut, inaccessible. Que nos données d'identification ne soient pas interopérables. Que nos logs soient brouillés. Que notre mémoire s'efface plutôt qu'elle ne se conserve. Que nos identités puissent continuer à être jetables. Que notre parcours en ligne, qui va demain faire naître de nombreux services tous plus performants les uns que les autres, soit incessible. Que tout fichage soit volatile. Qu'aucun de ces fichiers ne soit interopérables. Que l'on reste vraiment maître des autorisations sans que cela ne nous ferme l'accès. Que nos données personnelles soient vraiment protégées, respectées, garanties, défendues et non pas offertes au plus offrant comme un gâteau que tout le monde s'accorde à becqueter, sans qu'on sache vraiment quelle place restera à l'utilisateur.
Comme disait récemment Cory Doctorow, "Les données personnelles sont comme des déchets nucléaires" : "On devrait traiter les données personnelles avec la même attention et le même respect que le plutonium : elles sont dangereuses, durables et une fois qu'elles ont fui, il n'y a pas moyen d'en obtenir le remboursement." Aujourd'hui, nous en sommes encore bien loin. Et qu'en sera-t-il demain, quand nos traces vont servir à développer de nouveaux services, à lire, à surfer différemment, dans un web qui réagira à ce qu'on a déjà parcouru, lu, vu, entendu. Et qu'en sera-t-il demain quand cela ne sera pas seulement le web qui réagira à notre historique, mais le réel.
Finalement, j'ai bien un rêve, comme le montre certains des excès décrits ici (excès, vraiment ?). Qu'on prenne nos données personnelles au sérieux. Parce que protéger notre intimité dans un monde où la traçabilité et la collecte des données collectives explose, est plus que jamais urgent. Je l'ai déjà dit : que les Etats et les entreprises offrent enfin un peu plus de garanties à l'individu en décidant un vrai bond en avant dans la protection de l'intimité.
Hubert Guillaud
PS : Juste une remarque. Je m'interroge souvent de savoir ce qui me représente le mieux sur l'internet. La galaxie de blogs où je publie (malgré leur relative indépendance les uns des autres) ? Ce que dit de moi Google ? Ce que dit de moi Facebook ? Ce que disent de moi mes photographies personnelles et familiales que je ne partage qu'avec quelques proches ? Ce que ne dit pas de moi le livre que j'ai écrit et dans lequel j'ai mis pourtant beaucoup, alors qu'il arrive en tout dernier dans les résultats comme une négation de ce qui est aussi moi ?
Mon identité en ligne est parcellaire et lacunaire. Elle est encore assez souple pour me permettre de compartimenter ce que je fais en ligne. C'est vraisemblablement une réelle richesse. Pourvu qu'elle dure !
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