Le "Pilori numérique" ou les ravages de la transparence

Couverture En 2005, l'affaire dite de la "Dog Poop Girl" dépasse les frontières des blogosphères pour alimenter la chronique des faits divers des médias traditionnels.
Une jeune femme coréenne laisse déféquer son chien dans le métro sans nettoyer sous le regard outré des autres passagers. Certains d'entre eux, armés de leur téléphone-appareil photos, font aussitôt largement circuler les photos sur les réseaux. S'ensuit un buzz énorme qui met notamment en scène une série de parodies de la scène contribuant à créer un processus de dénigrement d'une telle ampleur que la protagoniste (dont l'identité réelle avait été dévoilée) fut forcée de quitter son université.
(Voir à ce sujet une analyse du sociologue Samuel Bordreuil (LAMES - Maison méditerranéenne des sciences de l'Homme) à l'occasion de l'Université de Printemps 2006 sur le thème de l'Entrenet).

Au delà de l'effet réseau qui démultiplie - comme souvent dans l'internet - les effets initialement recherchés, cette histoire interroge les systèmes de réputation par la violence et l'acharnement qu'elle suscite : l'expression "mettre au pilori numérique" prend alors tout son sens, la place du village étant incarné par le réseau. Elle recouvre la pratique qui consiste à exposer largement sur l'internet des informations sur une personne afin de susciter chez elle un sentiment de honte.

On peut néanmoins considérer deux sortes de "mise au pilori numérique" :

  • il peut s'agir d'une campagne de diffamation savamment orchestrée avec l'objectif avoué de nuire - d'une campagne de dénigrement dont les effets dépassent les intentions de leurs auteurs - mais celles-ci sont intentionnelles
  • d'un phénomène né d'une action quotidienne qui prend tout à coup, sans qu'on le sache vraiment, des proportions démesurées par rapport à l'effet originellement recherché. C'est le cas de "Star Wars kids", ce gamin qui, en 2003, branche une caméra et se filme en train de mimer Luc Skywalker à son lycée. La vidéo, récupérée par des camarades, donne lieu à des centaines de parodies augmentées d'effets spéciaux et inspirées du film de Georges Lucas, faisant de lui un anti-héros bien malgré lui.
    Dans ce dernier cas, c'est la non-maîtrise de la viralité plutôt que l'intention de nuire qui est centrale.


Photo de la Dog Poop Girl

Dans un contexte d'"Identités actives" où les individus cherchent à maîtriser leur existence en ligne (pour se protéger, mais aussi chercher les gains du dévoilement), on s’intéressera principalement aux expositions infamantes qui résultent de l’initiative de particuliers dans un contexte de surveillance de tous par tous.

Cette conception du "pilori numérique" revient à en écarter d'autres pratiques assez proches, non moins dénuées d'intérêt, mais qui participent, semble-t-il, d’une logique différente.

C'est le cas de la communication par des institutions américaines, sur la base de données publiques, des adresses des « prédateurs sexuels » afin de sensibiliser le voisinage.

La pratique semble également devoir être distinguée du "Name and shame" qui est notamment pratiqué par des militants. Le "Name and shame" ne consiste pas à humilier une personne en particulier mais à établir une liste, diffusée publiquement, de personnes ayant un comportement jugé immoral (des pères qui ne paient pas la pension alimentaire de leurs enfants par exemple).

Arme à double tranchant, il ne serait guère étonnant que les pratiques autour du pilori numérique ne se décline sous d'autres formes dans les années à venir.

Renaud Francou et Arnaud Belleil

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