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Informatique et libertés 2.0 (1) : de nouveaux paradigmes se dessinent

Première réunion du groupe "Informatique et libertés 2.0", animée par Daniel Kaplan, le 22 avril dernier.
L'idée était de dresser collectivement un premier panorama de pratiques fortes propres à servir de levier à une potentielle évolution de la loi. Déjà, quelques tendances se dégagent ...

"La question posée au groupe est donc la suivante : si l'on met à part les évolutions (normales en 30 ans) interne au champ "Informatique & libertés" défini depuis 30 ans, ou encore les difficultés d'application – y a-t-il des éléments qui changent radicalement le contexte par rapport à 1978 : des pratiques (individuelles, collectives, d'entreprises ou d'administrations) très neuves et irréductibles à celles que nous connaissions ? Des techniques qui transforment le paysage ? Des échelles si différentes de celles de 1978 qu'elles changent la nature des phénomènes concernés ?..."

Google et sa responsabilité d'"infrastructure"
En mettant à disposition (et en conservant en cache) des données à caractère personnel, sans gérer de possibilité d'effacement, sans (par construction) se préoccuper de savoir si les pages référencées contiennent des informations licitement publiées sur les personnes, Google , comme les autres moteurs de recherche, se trouve sans doute en territoire juridique fragile. Autre exemple, des rapprochements hasardeux tels que ceux de propos racistes avec le nom d'un journaliste qui les cite (mais on ne comprend qu'il n'en est pas l'auteur que lorsqu'on suit le lien).
Mais dans le même temps, c'est précisément le fait de tout indexer (y compris d'une manière assez brute) qui lui confère une telle valeur en en font désormais une infrastructure critique de l'internet.
Faut-il alors imaginer un statut particulier d' "infrastructure informationnelle", avec des droits, des garanties, des responsabilités et des devoirs particuliers ? Et l'hégémonie de Google doit-elle conduire à d'autres mesures ?

Revisiter le "droit à l'oubli"
L'accessibilité sans limite de temps d'informations à caractère personnelle anciennes (frasques de jeunesse, propos tenus…) pose également un problème. Celui-ci peut aller loin : alors que depuis des siècles la justice règle très finement les conditions de publicité de ses décisions, afin par exemple de favoriser la réinsertion des personnes condamnées, rien de cela ne s'applique plus en ligne.
Il y a là une tension : le web démocratise le droit d'accès aux archives, ce qui est une bonne chose, mais ce faisant, il conduit à remettre en question ce droit lui-même…
Si le droit à l'oubli classique devient difficile à appliquer, faut-il alors imaginer d'autres droits ? Tels que :

  • Le droit à l'anonymat, au pseudonymat, à avoir plusieurs noms ("polynymat" ?), à changer de nom, à adopter un nom très commun pour qu'on ne puisse pas nous distinguer des homonymes ("droit à l'homonymat" ?)
  • Le droit au mensonge ou à l'obfuscation (enfouir les informations vraies sous un grand nombre d'informations fausses)...

Le dévoilement et la publicité de soi
A l'inverse, on constate que beaucoup des pratiques numériques du "Web 2.0" (et certaines plus anciennes) s'organisent autour d'une volonté de se dévoiler, d'apparaître, de se présenter sous un certain jour, d'étendre et d'organiser son réseau de relations… jusqu'à pouvoir imaginer de considérer un individu comme un média, ou une marque.
De même, on constate que quelles que soient les valeurs ou les inquiétudes publiques qu'ils professent (le fameux privacy paradox), les individus sont assez enclins à fournir beaucoup d'informations sur eux-mêmes, surtout s'ils estiment que la contrepartie en vaut la peine. Ils ne sont pas pour autant inconscients des risques, mais ils les gèrent, ils arbitrent.
On passerait alors peut-être d'un droit centré sur la protection des individus (les données à caractère personnel ne pouvant être exploitées que par de grandes structures, il fallait en protéger les personnes) à un droit centré sur la maîtrise par les individus de leurs données, de leurs manifestations, de leur image etc. Maîtrise qui peut signifier une forme de masquage, ou au contraire la volonté de négocier ou de publiciser efficacement ces données.
D'autant que tout le monde n'est pas sur Google, tout le monde n'apparaît pas (encore ?) en ligne. Peut-être certains de ceux qui n'y sont visibles pas considèreront-ils les inquiétudes de ceux qui le sont comme des "problèmes de riches" – eux aimeraient bien qu'on en sache plus sur eux…

La surveillance réciproque
Il y a une demande forte de sécurité, au point d'accepter de sacrifier des pans de vie privée ou de liberté (ou alors de celles des autres), comme le démontre récemment le cas des "boîtiers anti-jeunes" émetteurs d'ultrasons. Il ne s'agit plus seulement de protéger les individus contre les institutions ou les entreprises, mais contre leurs voisins…
Les "technologies de protection de la vie privée" (PETs)
Les Privacy Enhancing Technologies (PETs) regroupent tous les dispositifs technologiques destinés à protéger la vie privée.
Certaines d'entre elles sont très avancées. On sait par exemple produire des cartes biométriques anonymes, grâce auxquels l'émetteur (clairement identifié et très honorablement connu) certifie sous sa responsabilité que le porteur (anonyme) possède telles caractéristiques ou tels privilèges. On pense à une carte de nationalité sans nom du porteur à des cartes de fidélité anonymes, etc.
Mais si les technologies sont disponibles, comment expliquer leur non-adoption ? Est-ce une simple question d'information ou de sensibilisation ? Un problème plus profond de motivation des individus ? Un blocage plutôt lié aux entreprises et institutions peu pressées de voir les individus disposer de tels outils ?...

Qu'en déduire ?
Une première série d'enseignements ( que le groupe complètera !) :

  • Des aspirations...
  • Anonymat, surveillance réciproque, personnalisation des services, commodité extrême (ex : accès facilité aux archives publiques), visibilité & réputation en ligne, dévoilement, extension, exploitation de son réseau social, préservation dans la durée de son patrimoine numérique personnel,etc.

  • Des risques et dangers...
  • Inorganisation et éparpillement du paysage de l'identité numérique, méconnaissance des risques, traces & captures subreptices, absence d'anonymat, permanence de l'information, puissance des moteurs de recherche (croisements, collecte), être jugé à tort sans en avoir conscience (homonymie), inadéquation du droit à l’image avec la généralisation des photos et vidéos en ligne, etc.

  • Des mesures...
  • De la protection à la maîtrise ; "défenses mobiles", anonymat - pseudonymat - polynymat - homonymat ("droit à la banalité"), identités multiples & changeantes, PETs, statut des services de fédération d'identité, & outils tels que Cardspace, authentification, personnalisation sans identification, obfuscation, effacements obligatoires / aléatoires, eatomatisation du droit d'accès et de rectification, etc.

  • Des droits...
  • Sanctuarisation des PETs (interdiction de fournir les moyens de les casser, cf. loi DADVSI et directives européennes sur les DRM), droit à être prévenu quand des données sont compromises / utilisées, "Class actions" liées aux données personnelles, droit à l'oubli revisité, statut d'"infrastructure informationnelle" pour les moteurs de recherche, reconnaissance d’un droit à l’anonymat par défaut, etc.

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